Chez nous
J’ai grandi dans une maison que mes parents ont bâti à la sueur de leur front. Ils ont acheté le terrain et presque tout fait eux-mêmes. Enfant, je croyais en hériter à l’âge adulte (quand on a quatre ans, tout ce qu’on sait, c’est que les adultes ont une maison…). Des champs, des montagnes, des lacs, des fleurs, des arbres, des rocs, des plantes, des oiseaux. Mon univers. Quand mes parents ont vendu, je n’ai pas trop compris pourquoi (à douze ans, l’argent, c’est flou, mais flou…), mais j’ai compris la mort d’une partie de moi. Et chaque fois que j’emprunte le chemin que mes parents ont nommé, je meurs un peu plus de voir les changements, les blessures qui sont infligées au terrain (devenu deux) et à la maison (devenue entièrement autre). Et encore une fois maintenant (merci, Google), la maison de mon enfance est en vente. À un prix exorbitant pour un endroit plus petit que celui de mon enfance et une maison qui n’a plus rien à voir avec celle à laquelle je rêve encore souvent. Chaque fois que je vois une pancarte ou une annonce pour la maison, le pieu de mon deuil s’enfonce. Oh, ce n’est pas grave, je n’ai pas de larmes à verser. Mais c’est tout de même une empreinte de tristesse infinie qui se creuse en moi davantage chaque fois. Peu de gens comprennent, je le vois. Une maison, qu’est-ce sinon des murs et un toît? Eh bien pour moi, cette maison-là, c’est l’amour que mes parents ont partagé pendant un temps (dont j’ai très peu d’autres souvenirs, alors une preuve tangible, vous y songez?), ce sont les seules années où j’ai vécu dans un milieu qui me convenait vraiment, c’est le silence de la rosée sur la gazon et le bonheur débordant des forts de neige que seule une petite fille unique et sensible pouvait goûter à pleines dents. Et je sais bien que ces gens qui vendent ou tentent de vendre à répétition MA maison n’ont pas à s’inquiéter de la petite fille qui y a grandi il y a longtemps, pas même à y songer ou à connaître son existence. De toute façon, ils ne connaissent pas l’histoire de la maison, ne savent pas que c’est mon grand-papa qui a conçu leur foyer et ma mère qui a planté l’épinette qu’ils ont coupée. Non, ma douleur leur est absolument étrangère, sauf sur un aspect, et c’est que j’aimerais mieux pouvoir imaginer ma maison aimée et chérie que vendue et revendue. Ce que je peux faire avec ces émotions diffuses mais puissantes? Pas grand-chose. Personne ne veut plus m’entendre décortiquer mon enfance. Pourtant, si j’y puise des blessures immenses, j’y puise aussi tout ce qui fait ma force, et si je suis solide, c’est que j’ai su planter mes pieds bien fermement dans la terre et viser de mes yeux le plus infini du ciel, là, tout près de cette maison, et que j’ai pu, là, croire à tout et croire à moi. Que je sais, que j’ai su là-bas, que j’avais et que j’ai ma place. Ça a peu à voir avec l’amour des humains, et tout à voir avec la solitude dans et avec la nature. C’est qu’au bout de ce chemin de terre, qui était jadis presque désert et qui pullule maintenant, j’ai compris bien des choses, vaincu bien des peurs, relevé bien des défis. L’insouciance de l’enfance, ne m’en parlez pas, je ne l’ai jamais connue et je ne la regrette pas. Mais la paix? Ça, oui. La paix intérieure qui se fait miroir de la vue et de l’ouïe. Là-bas, je frôlais sans cesse l’infini. Comment vous exprimer que quand vous me croyez partie pour la lune, que quand mon regard se perd au loin, je me trouve en fait dans un de mes endroits secrets, à caresser une pierre que j’ai faite mienne ou à retenir une branche de mon sentier pour pouvoir passer? Je ne sais pas où vont les enfants de la ville, avec toujours un mur de béton au bout de leur regard. J’écoute le ruisseau. Je le suis. Tout l’après-midi.













September 5th, 2008 at 2:26 pm
Bonne fête, vieille bandite! ;-)
September 5th, 2008 at 2:27 pm
Merci:-)
September 11th, 2008 at 5:52 pm
Chère Helene,
je comprends un peu mieux pourquoi on se ressemble. Moi aussi j’ai une connexion particulière avec mon enfance. C’était pas vraiment un coin de paradis, juste une maison en rangée dans une banlieue avec un champs derrière — aujourd’hui un centre d’achat et des logements. J’ai fait des centaines de rêves qui se passaient dans et autour de cette maison. Ça m’a pris un bon moment avant de comprendre que c’était une manifestation de mon inconscient et des sentiments venant tout droit de l’enfance que j’ai eu assez heureuse. Je repasse parfois sur cette petite rue et je me sens tout bizarre. L’arbre qui était devant ma fenêtre de chambre était un chicot. C’est aujourd’hui un arbre mature. C’est même un des plus robuste de la rue! Un jour que je passais devant mon ancienne maison, je me suis arrêté et me suis mis à examiner tout autour. Les blocs de l’autre côté de la rue sont maintenant beige. Tout le terrassement a été refait. Il y a aussi de nouvelles clôtures. À ce moment, j’ai eu un drôle de sentiment; c’était comme si je réalisais que l’endroit ou j’avais grandi n’existait plus sauf, peut-être, dans mon coeur et c’est sans doute pour ça que les larmes me montent si facilement aux yeux quand je passe par là. Mais maintenant, je sais. Que cet endroit n’existe qu’en moi. Faudra que je le cherche ailleurs, ce petit bonhomme que j’ai abandonné quelque part.
September 11th, 2008 at 6:06 pm
Et c’est pourquoi tu comprendras quand je te dirai que je voudrais un nid comme les nôtres pour mon futur petit bonhomme. Je m’en suis tenue à la maison dans ce billet, mais c’est sans doute d’y avoir été arrachée, d’avoir été déracinée, qui m’a le plus blessée. Comme si j’avais grandi dans une farce qu’on me jouait: je me suis crue de la campagne et ensuite on m’a dit que non. Et pourtant… si.