Il y a des choses qu’on ne dit pas

En édition, en littérature, il n’y a pas de pire crime que le plagiat. Je pense à cette petite fille qui n’est pas l’auteure d’un roman publié en janvier, et qui, si elle savait que ce qu’elle faisait était mal, ne comprenait sans doute pas l’énormité de la chose (quand on pense aux chances qu’elle avait que personne ne constate le plagiat et qu’on les compare au calvaire qu’est sans doute sa vie en ce moment, il est difficile de croire qu’à douze ans elle pouvait anticiper et mesurer les conséquences). Et bien sûr il y a les adultes autour d’elle, ses parents qui auraient dû se poser de sérieuses questions, toute une maison d’édition qui a refusé de voir la vérité (semble-t-il criante, mais je n’ai pas lu le livre), et qui d’autre encore. Je trouve toute l’histoire plutôt triste. Je pense aux enfants qui rêvent d’écriture et pour qui une auteure de cet âge a dû être comme un souffle d’espoir pendant un bref moment. Je pense aux railleries de la cour d’école. Les enfants font des gaffes. Les parents aussi. Les éditeurs aussi. Pourtant il me semble que des trois, c’est le professionnel qui a, dans ce cas, une grande part de responsabilité. Le professionnel qui aurait dû être l’obstacle final. Après tout, une phrase avec des mots techniques que ne connaissent pas la plupart des enfants de douze ans, c’est si vite copié et collé dans un moteur de recherche…

Il y a des choses qui se savent dans le milieu mais qui ne sont pas dites, seulement chuchotées. Très franchement, je n’ai pas envie de me voir poursuivre en justice cette semaine, alors je tairai aussi certaines choses, mais je peux tout de même dire quelques vérités, qui sont miennes. Sans que j’aie commis une erreur aussi grave que la jeune fille dont je parlais, j’ai aussi été très jeune, probablement trop jeune (pour moi) pour publier. C’était un rêve, on me l’a offert sur un plateau, je voyais rose. Ah oui vraiment, j’avais de la naïveté à revendre (et les acheteurs ne paient pas comptant…). J’ai choisi (incroyable mais vrai, à 18 ans) une petite maison d’édition, simplement parce que l’autre offre provenait d’une grosse boîte impersonnelle qui m’aurait demandé de retravailler l’écriture pendant un an, alors que je voulais plutôt me concentrer sur mes études universitaires (en y repensant… bah, j’ai fait ce que je croyais être la bonne chose à faire à l’époque!). Mon livre a été le premier livre grand format de l’éditeur qui, mon contrat en poche, s’est déniché un distributeur pour la première fois. Et ça s’est relativement bien passé, la première fois. Je faisais vendre, dans ce temps-là. Ma naïveté m’a coûté bien des occasions, ma timidité aussi (j’étais tellement poche en entrevue que je ne comprends pas qu’on ne me l’aie pas dit!). Avec l’éditeur, mes lunettes roses faisaient que tout allait bien aussi. Oh, il pouvait être grossier et insistant, et il se prenait pour mon agent, mais j’étais si naïve que je ne comprenais pas quel pouvoir j’aurais pu exercer. J’étais une petite gougoune sur le terrain de jeu des grands. Et je ne savais pas dire non (je ne comprenais pas non plus à quel point je jouais à merveille le rôle de la marionnette).

C’est ensuite que ça s’est gâté. Qu’on m’a laissé publier un premier roman qui aurait mérité une ou quatorze réécritures. Pour ça, je prends une bonne partie du blâme. J’étais encore très jeune et je ne comprenais vraiment rien (en rétrospective). Par contre c’était à l’éditeur de (premièrement, lire le roman - je ne sais pas si ça a été fait) mettre le holà, de me faire retravailler, de vouloir produire une oeuvre de qualité. Même avec le recul je ne vois pas qui pouvais y gagner. J’ai commencé à ouvrir les yeux. Quand on promet quelque chose de trop beau, c’est que l’on n’est pas entièrement sincère, voyez-vous. Je me suis retrouvée au salon du livre de Montréal sans rien à y faire. Mon éditeur, voyez-vous, avait oublié les affiches de mon livre (que je n’ai jamais vues… ont-elle existé?). Il avait plutôt décidé de dropper le roman, oui. Pas d’entrevues (quand quelqu’un n’y est pas à l’aise, on l’aide, on ne l’ignore pas pour ensuite rapidement pilonner ses livres!). Très peu de visibilité. Un autre livre lancé au même moment, par une vedette très proche de l’éditeur? J’aurais dû m’enfuir. Un voyage au salon du livre à Jonquière lors duquel j’ai payé mes repas (sauf un, si je me souviens bien… sur la 20, en y allant, monsieur mon éditeur a eu faim. Alors il a choisi d’arrêter dans un merveilleux resto aux serveuses soi-disant super sexy, sans penser que peut-être sa jeune auteure ne voulait pas se faire servir un club sandwich froid par une jeune femme en bikini (par contre, les toilettes pour femmes étaient impeccables!)). Le livre lui-même? Il a eu une petite relecture, peu de lecteurs avant l’impression, et le résultat en a été décevant au possible, car monsieur mon éditeur ne s’est pas déplacé chez l’imprimeur pour vérifier les couleurs du résultat imprimé. La couverture, qui aurait dû être magnifique, puisqu’il s’agissait d’une oeuvre d’un ami (que l’éditeur n’a pas payé bien cher), est plutôt sombre et moche. Au lancement, l’éditeur a essayé de refuser de payer mon DJ (et le bar de le laisser jouer passé 19h, ce qui était une grave erreur puisque le bar s’est vidé à notre sortie…). Et à ce même lancement, l’éditeur est arrivé très en retard, même si c’est lui qui… avait les exemplaires du livre! C’est le genre de détail qui vous met la puce à l’oreille, disons (vous ne croiriez pas tous les détails qui auraient dû m’ouvrir les yeux beaucoup plus tôt, comme l’éditeur qui me montre ses photos, nu avec deux Bréziliennes aussi nues… Franchement, j’étais cave!). Évidemment, pour mon roman, il était trop tard, mais je vous illustre là précisément pourquoi il faut parler aux auteurs avant de choisir un éditeur. Il vaut mieux parler à plusieurs éditeurs également, parce qu’ils évoluent sans cesse dans ce milieu, et ils savent ce qui s’y trame. Il faut savoir comment vous serez traité et comment votre texte le sera. Si l’éditeur fait de belles promesses puis abandonne son produit (c’est lui qui perd de l’argent, bien sûr, mais en tant qu’auteur vous perdez davantage), il faut le savoir. Tiens, c’est aussi à cette époque que j’ai appris à me fermer la trappe, à force de me faire voler (et modifier subtilement) des idées.

De toute l’expérience, des deux bouquins, j’ai gardé une certaine peur de la publication, mais également beaucoup de leçons. Avant de signer un contrat avec un éditeur, il faut parler à ses auteurs. S’ils semblent tous partir à la course après un livre ou deux, il faut entendre le message. Si l’éditeur parle d’absolument tout le monde en les classant parmi les trous de cul, les crosseurs et les écoeurants, il faut en prendre note. Avant de publier, il faut savoir dans quoi on s’embarque au lieu de m’emprunter mes lunettes roses. Il faut savoir s’entourer de gens qui nous protégeront en restant honnêtes, sans bien sûr espérer que l’éditeur devienne père et mère. Ce que je tente de dire, c’est que cette histoire de plagiat ne me surprend pas beaucoup. Elle m’attriste pour les gens qui ont peut-être erré en croyant agir de bonne foi, mais elle ne me surprend pas, parce que le monde de l’édition est petit et souvent refermé sur lui-même, et qu’un novice qui y entre a des milliers de pièges à éviter, dont celui de l’éditeur négligent. Comme dirait mon anglo, shit happens. Mais moi qui fais le lavage, j’ajouterais shit stains.

6 Responses to “Il y a des choses qu’on ne dit pas”

  1. JM Says:

    Une histoire d’horreur… ou presque. Dommage, très dommage. Parfois, les rêves ont de ces voiles…

  2. Martine Says:

    Aye. Ouille. Live and learn, qu’ils disent. Y’a des leçons plus cruelles que d’autres, cependant…

  3. Bob August Says:

    > Le professionnel qui aurait dû être l’obstacle final
    Tout à fait. Mais en même temps, les éditeurs doivent travailler de plus en plus fort, de plus en plus vite - je sais que de quoi je parle puisque j’oeuvre au sein d’une maison d’édition. Nous sommes de plus en plus en mode réaction plutôt qu’en mode création. Je suis le premier à déplorer cet état de fait, mais c’est la réalité. Nous produisons de plus en plus vite des livres pour consommation immédiate. Tant pis pour les fautes, les approximations, etc. C’est désolant, je sais. Ça me désole comme lecteur ; j’imagine que ça doit être épouvantable pour un auteur.
    Mais ne comptez pas sur moi pour défendre les pauvres éditeurs. Je suis plutôt d’accord (même très d’accord) avec tes commentaires sur le milieu de l’édition. Courage, il existe encore des éditeurs honnêtes. C’est un peu comme les librairies ; il n’y a pas que des grandes surfaces (mais bon, oui, faut les chercher un peu les petites librairies).

  4. vieuxbandit Says:

    Ah oui, il y a des gens honnêtes partout - simplement, il faut les trouver! Et les auteurs sont souvent des gens qui possèdent des lunettes roses, même s’ils ne les portent pas tout le temps… Attention, donc!

  5. Alain Cliche Says:

    Pour que l’éditeur joue son rôle, faudrait d’abord qu’il en soit un, ce qui me semble de moins en moins sûr quand j’observe les nombreux commentaires que m’ont fait plusieurs auteurs au sujet de ce même éditeur…
    Il faut faire la différence entre un homme d’affaires et un éditeur. Après avoir fréquenté le milieu des affaires durant plusieurs années, j’en retiens que c’est un milieu qui manque cruellement de culture. Ce qui me rappelle un peu ce qui vient de se passer.
    Je crois que tu devrais écrire une nouvelle avec ton histoire de maison d’édition. Ce serait une douce revanche, ça ferait rire les gens et, finalement, ça te permettrait de donner un sens à toutes ces aventures. D’ailleurs, tes déboires m’auront éclairé alors que je magasinais mon éditeur l’an dernier. Ça peut sans doute en éclairer d’autre. Pourquoi ne pas partager tes lumières?

  6. vieuxbandit Says:

    C’est vrai que se donner un titre ne donne pas les connaissances requises pour l’occuper…

    Oh, ma revanche littéraire, je l’aurai bien un jour… t’inquiète pas! ;-P

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